Le Coin de l´Enigme :
Sous le « Cygne » de Cagliostro ( par Corinne Theone )







 
Le Miroir de Joséphine ou Vénus versus Lucifer

   
Joséphine, prénom féminin de Joseph, signifie effectivement "dieu ajoute" mais aussi "il enlève" (Gen 30:22-23), ce qui annonce déjà l'ambiguïté du personnage.
Lupin la surnomme "Josine" : "Écoutez, je ne veux plus vous appeler ainsi. Joséphine, ce n’est pas un joli nom. Josine, voulez vous ? C’est cela, je vous appellerai Josine comme vous appelaient Napoléon et votre maman Beauharnais. Convenu, n’est-ce pas ? Vous êtes Josine…ma Josine…"

 

Il serait intéressant de se demander pourquoi Joséphine n'est pas un joli nom car si l'on prend le prénom de Josine, on s'aperçoit que les lettres supprimées (Dieu enlève) correspondent au "ph", donc au phi, ce caractère grec qui représente le secret des bâtisseurs, le nombre d'or, cette qualité d'équilibre absolu. A partir du moment où Joséphine devient Josine, elle perd cet équilibre et devient finalement ce personnage ambigu puis repoussant dont Lupin dit : "Je me souviens que Beaumagnan t’appelait l’infernale créature ; désignation qui me révoltait. Pourtant le mot est juste. Il y a de l’enfer en toi. Tu es une sorte de monstre auquel je ne puis plus penser sans épouvante."

Joséphine est donc un personnage double, à la fois divin comme la Vierge à laquelle elle ressemble, et démoniaque dans les actes qu'elle accomplit. On retrouve là deux caractères, ne faisant pourtant qu'un lorsqu'on pousse l'analyse, de la déesse Vénus et son "homologue" Hécate, la Vénus Noire, Venus Tenibricosa.

Rappelons-nous que l'un des attributs de Vénus, est un miroir (ce fameux que l'on retrouve effectivement dans la Cène). Or, c'est l'un des emblèmes de la Cagliostro, je cite quelques extraits: " À ces moments-là, elle sort de sa poche un petit miroir en or,  [...] Ce miroir appartint à Cagliostro. Pour ceux qui s’y regardent avec confiance, le temps s’arrête." - "[elle] tira d’un vide-poches placé au-dessous du filet de glace un petit sac en cuir qui contenait un vieux miroir à manche et à monture d’or [...]." "Il prit le miroir qu’elle avait reposé et l’examina [...]."

Il est à noter que Vénus, est appelée tantôt étoile du soir, tantôt étoile du matin. Dans ce dernier cas, elle est porteuse de lumière, c'est-à-dire Lucis Fero. L'ambigüité est de mise et tout comme cette déesse, Joséphine/Josine est à la fois Ange et Démon et détient de ce fait les secrets cachés.

Pourtant, elle est représentée par trois portraits : l'un est celui de Josine, ("le premier est une miniature peinte en 1816 à Moscou, d’après Josine, comtesse de Cagliostro") ; l'autre celui désormais bien compris de la Vierge ("le troisième est une miniature représentant la Vierge de la Sainte Famille de Luini") ; entre les deux, nous trouvons une photographie ("Le deuxième est une photographie"), c'est-à-dire étymologiquement un "dessin de lumière".

Si nous partons du principe bien connu que le terme médian équivaut à la moyenne des deux extrêmes, on retrouve ce que Joséphine exprime elle-même en disant : "
Cependant pourquoi nierais-je que, mon acte de naissance portant le nom de Joséphine Pellegrini, par fantaisie je me fais appeler Joséphine Balsamo, comtesse de Cagliostro, les deux noms de Cagliostro et de Pellegrini complétant la personnalité qui m’a toujours intéressée de Joseph Balsamo".

Cela nous donnerait la formule suivante : (Josine) Cagliostro – Balsamo – (Joséphine) Pellegrini, le baume étant le lien entre le mage et le pèlerin.

St-Bernard dit, dans un de ses sermons : "Un mélange dangereux et détestable c'est quand un vice prend les dehors de la vertu, que l'ange de Satan se transfigure en ange de lumière, et nous donne du poison à respirer en guise de baume. Satan est un parfumeur..." Voilà qui ouvre de belles perspectives dans la mesure où, comme dans un miroir, l'inverse est vrai aussi.

Dieu est un parfumeur et ses serviteurs aiment à offrir des parfums.


Gabrielle d´Estrées et sa sœur la duchesse de Villars au bain, par l´Ecole française
Ce tableau rappelle le miroir de la Cagliostro quand celle-ci vit un dédoublement 
et fait passer ses mauvais actes sur le dos de la marquise de Belmonte qui lui ressemble comme deux gouttes d´eau.( Adela)

Le Miroir de Lupin

Parallèlement, nous trouvons le personnage de Lupin, qui ne rencontre la Cagliostro (dans les deux volumes "la Comtesse Cagliostro" et "la Cagliostro se venge" ) que sous le prénom de Raoul (Raoul d'Andresy ou Raoul d'Averny.). Or, Raoul, nom d'origine germanique, vient de wulf, le loup et de rad, le conseil. Raoul signifie donc " celui qui est conseillé par le loup".

L'un des loups qui peut le conseiller serait-il alors Luini alias di Lupino ?

Lupin examine le miroir de Cagliostro (Il prit le miroir qu’elle avait reposé et l’examina.). C'est à ce moment-là qu'on apprend que la poignée du miroir comporte, je cite  "une couronne de comte, une date (1783), et la liste des quatre énigmes." A ce moment-là, peut-être que Lupin s'y reflète car finalement, quand on examine un miroir, ce serait assez peu naturel que son visage n'y apparaisse pas tout ou partie pendant un instant. Mais cela n'est pas explicite. Peut-être n'y a-t-il que des allusions d'ailleurs et non une phrase claire et précise... Prenez par exemple ce moment où Lupin s'accroche au regard de la Cagliostro : "Le regard lie les amants. Mais Raoul savait tellement ce qu’il y avait derrière cette expression charmante, ingénue et douloureuse ! La pureté du miroir ne rachetait pas toutes les laideurs et toutes les ignominies qu’il voyait avec tant de lucidité." Le regard est le miroir de l'âme... Ne serait-ce pas plutôt par là qu'il faut chercher ?



 

René Magritte 1937 Reproduction Interdite.
Lupin l´homme aux cent visages finalement n´en posséderait –il aucun ? ( Adela )



Du signe de la Cagliostro

Pour en revenir à Joséphine/Josine et l'effet miroir, il faut également parlé du signe de la Cagliostro. Car cette dernière est marquée :
" Tiens, la femme de la miniature montre tout en bas de son épaule nue, sous la peau blanche de la poitrine, un signe noir"
 

Le grain de beauté devient un "signe noir", un naevus tel qu'il pouvait s'entendre dans l'antiquité, c'est-à-dire une tache, une verrue, un déshonneur. Maurice Leblanc y associe également la mouche, maquillage qui servait à rehausser la blancheur de la peau. " À droite, un grain de beauté, noir comme une de ces mouches que les coquettes se posaient autrefois, marquait la peau blanche et soyeuse et suivait le rythme égal de la respiration " . Cela accentue la personnalité ambiguë de la Cagliostro où l'on retrouve une pure Joséphine à la peau blanche versus une trouble Josine au signe noir.

En divination, le grain de beauté est appelé "seing" du latin signum, le signe. Cette marque qui orne la blanche peau de la Cagliostro est-elle celle du signe de mort et de Satan ? Car le signe noir est la marque du diable dont on sait qu'il frappe ses adorateurs. C'est pourquoi les inquisiteurs recherchaient les grains de beauté quitte à faire raser l'inculpée pour le découvrir et l'étudier. Le signe noir est bien un attribut de sorcière.

 Parallèlement, par cabale, nous pouvons également y voir  le "Cygne noir"

Le cygne est à la base un emblème de beauté. Ce sont ces oiseaux qui tirent le char de Vénus. Ils sont célébrés depuis l'Antiquité pour leur plumage immaculé et leur long cou souple que l'on retrouve dans cette description de la Comtesse de Cagliostro : " Raoul apercevait les épaules harmonieuses dont la ligne parfaite se reliait au cou le plus pur."


Le Noir et « Leblanc »

Mais les cygnes sont aussi un emblème solaire ainsi que le symbole de la pureté. Pourtant, paradoxalement, leur chair est noire.

On pourrait donc déduire que le cygne noir est le symbole inverse du cygne blanc. 

Un conte d'Andersen "le compagnon de voyage" est à ce propos assez révélateur : une méchante princesse, sorcière de son état par un maléfice,  va se transformer en cygne noir mais à la fin du conte, grâce au héros Jean ( prénom du fils à Lupin ) : "La princesse poussa de grands cris lorsqu’il la plongea dans l’eau ; elle se débattit entre ses mains, et prit la forme d’un cygne noir avec des yeux étincelants. À la seconde immersion, le cygne devint blanc, sauf un anneau noir qui lui restait autour du cou. Jean fît une prière au bon Dieu, et, quand l’oiseau revint pour la troisième fois sur l’eau, c’était une princesse admirablement belle. Plus que jamais elle était adorable, et, les larmes aux yeux, elle remercia Jean d’avoir mis fin à son enchantement."


      
Le cygne noir est chargé d'un symbolisme occulte et inversé.
Dans ce conte d'Andersen en effet une vierge ensorcelée et sanguinaire apparaît sous la forme d'un cygne noir. Plongé 3 fois dans l'eau purifiante ce cygne devient blanc et la princesse est exorcisée.
Remarquons qu´ici pour obtenir un tel effet sur le cygne de Vinci ou d´après Vinci, il faut inverser la chronologie des peintures 1 et 3

Magnifique transmutation que l'on pourrait rapprocher, toute proportion gardée, de celle de la Cagliostro qui passe de Josine dans la Comtesse de Cagliostro : "Son visage marquait une souffrance si profonde que l’on eût pu s’en émouvoir, et prendre aussi pitié des larmes lentes qui coulaient sur ses joues, si sa douleur n’avait pas été visiblement dominée par un âpre souci de vengeance." à Josine en rédemption dans "la Cagliostro se venge" : " Elle était à moitié folle, mais une folie douce, tranquille. [...] Elle pleurait beaucoup, des larmes qu’elle n’essuyait pas. Elle était encore belle… mais une maladie l’a rongée, très vite… et, un jour, il y a six ans… j’ai fait la veillée près de son lit de mort. [...]."

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/b/b5/Baudry_paul_the_wave_and_the_pearl.jpg/800px-Baudry_paul_the_wave_and_the_pearl.jpg
Les Vagues et les Perles de Paul Baudry
Les larmes  versées par Venus au bord de la mer se transformèrent en perles et furent recueillies par les coquilles.

Du fait de sa chair noire, les alchimiste ont considéré le cygne comme porteur de l'œuvre au noir dont les matières vont être soumises à l'albédo. En portant sur sa chair blanche un signe noir, la Cagliostro devient une parfaite représentation de l'oiseau et de la phase qu'il représente, le solve. Le fait que la Cagliostro saborde son bateau "Ver-Luisant" est en cela assez révélateur. La luciole brille d'un feu intérieur. Elle est, comme Vénus, un porteur de lumière, phosphoros en grec, et comme nous l'avons déjà vu, lucis fero en latin. A ce stade, il faut savoir séparer la lumière des ténèbres.

Comme l'oiseau, la Cagliostro est reliée à l'eau : Une première fois, Beaumagnan essaie de la noyer (chapitre IV- la barque qui coule), une deuxième fois, elle fait couler son yacht ( « cest ainsi qu’elle aura péri avec tous ses complices dans le naufrage de son yacht, le Ver-Luisant » ). A la fin du roman, elle voyage encore sur un autre bateau... Bref, la Cagliostro, comme le cygne, glisse sur les ondes.. En ce sens, elle appartient, de même que le cygne, au côté mercuriel qui relève tant du côté lunaire que du côté solaire. Nous sommes alors face à l'androgyne détenteur des Mystères, dont les visages de la Renaissance esquissent si bien le portrait. Sans doute n'est-ce alors pas un hasard si le "domestique" de la Cagliostro, dont on ne sait pas trop à la fin du roman s'il est son vrai père ou pas, s'appelle Léonard.


Giovanni Antonio Pellegrini, Vénus et Cupidon

Pour Bachelard, l'image du cygne est hermaphrodite. Le cygne est féminin dans la contemplation des eaux lumineuses et il est masculin dans l'action.

Corinne Theone



Retour : La Comtesse de Cagliostro ou Le Miroir d´Arsene Lupin ( Adela)